14.10.2007
Ravel / Stravinski au PDS de Bordeaux le 11/10/2007
Beaucoup de monde dans la rue. Les dernières voitures tentent de trouver une hypothétique chance de se garer dans les rues adjacentes. Les phares s’énervent, et les piétons se frôlent.
Le hall du Palais des Sports est éclairé. Les gens sont là, à moitié dedans, à moitié dehors. On nous distribue des papiers, on déchire nos billets, on entre. On nous balade, on se balade, de gauche à droite, puis de droite à gauche, pour se fixer à droite. La barre en fer cache un peu l’orchestre, il faut se tenir très droit, ou s’affaler sur ses coudes… J’opte pour la seconde solution, Julien pour l’autre, même si à première vue, nous aurions plutôt structurellement dû faire l’inverse.
Varèse – Tuning up : L’œuvre m’est inconnue. Je pars avec des a priori peu glorieux sur les qualités mélodiques de Varèse, tout en constatant sur le programme que ça na va durer que 5 minutes. La courte pièce symphonique s’ouvre par un renvoi à un thème bien connu de Paganini joué par le premier violon. On se retrouve catapulté dans un monde de dessins animés, une fantaisie des années 1940, comme le dit Julien. Les cuivres font retentir une sirène, toutes les dix mesures. Le rythme est soutenu, le tout dans un grand délire… Les accords finals me lâchent conquis, dans un éclat de rire non contenu. Cette œuvre est drôle !
Ravel – Concerto pour la main gauche : L’œuvre est bien connue, jouée, rejouée, sur-jouée… Je l’aime, je la connais bien. C’est Nicholas Angelich qui sera le gaucher du soir. Je l’aime, je le connais bien, lui aussi. Je n’avais par contre jamais vu ce concerto et ce pianiste ensemble. J’imaginais mal la rencontre, attribuant à Angelich beaucoup de talents, mais pas celui de faire vibrer Ravel. Erreur… Encore une erreur d’a priori ce soir… Angelich se révèle très à l’aise, au point d’en tourner lui-même sa partition de sa main droite inutile. L’entrée du piano est un peu décevante. L’andante est sublime, la main gauche se plait à s’inviter dans les notes suraiguës. L’osmose parfaite est atteinte, elle dure le temps de quelques mesures, le pianiste la ressent, il en est même surpris, le chef jette un coup d’œil discret au concertiste en se retournant légèrement. Complicité improvisée en Kwamé Ryan et Angelich, mais complicité tout de même. Toute l’habileté en revient au chef, me semble-t-il. Ravel est son domaine, il habille le piano du plus bel écrin. L’ensemble est enlevé avec un certain panache, même si l’on a perdu le caractère angoissé de la partition.
Un rappel ravélien au piano, à la fois délicieux et insipide.
Stravinski – Le Sacre du printemps : Le Sacre est bien trop souvent à l’origine d’interprétations de deux ordres, ratées toutes les deux, soit trop contemporaine (Berstein), soit trop molle (Boulez, et non l’inverse). Il m’avait été jusqu’alors impossible d’adorer cette œuvre, même sur la version à 8 pianos de Fazil Say, qui me fait décrocher en milieu de première partie. Et pourtant, à la lecture de la partition réduite pour deux pianos, il me semblait bien que ce « tube » devrait trouver une place importante dans ma discographie… Et voilà comment on prend une baffe en plein visage. Kwamé Ryan se soulève légèrement et le Sacre commence… Dès les premières notes, je m’affale sur mes coudes, bouche bée. La première partie s’envole, l’orchestre est comme un banc de poissons, uni un même mouvement. Ryan transpire. Il intensifie « l’Adoration de la Terre » ce qui lui donne le panache de son titre. Des passages sont ténébreux, la partition est par moment transformée, et certains rythmes modifiés. Mais tout est là et tout est juste ! A la pause, je demande à Julien s’il survit à cette cacophonie organisée, tant l’interprétation est obscure, magnifique seulement pour les initiés me semble-t-il. Il se réveille tendrement… La deuxième partie s’ouvre, et là… le sol tremble… Kwamé Ryan saute, vole, s’emporte, s’énerve, vibre, bondit… Il rend au chaos rythmique qu’est « le Sacrifice » une unité que je ne lui avais jamais entendue. C’est vraiment magnifique. Après le passage de réflexion du début, la dureté des notes l’emporte et les rythmes brisés sont comme autant de coups de poings jetés en l’air sur les spectateurs. On aurait dit une bombe lumineuse. Julien sort de sa paralysie endormie, je suis plié en deux et mes mains battent l’air, presque involontairement. Le public ne bouge pas. La fin retentit, grandiose, hurlante, exubérante… 35 minutes de folie pure, d’incohérence et d’un déraisonnable n’importe quoi… 35 minutes d’intensité parfaite… (Normalement, l’exécution dure 40 minutes, Kwamé Ryan aura bousculé la partition, et c’est tant mieux !). Le public bordelais est conquis, même s’il reste victime du cul de plomb, nous sommes les seuls à nous lever… Le chef est trempé, nos mains sont brûlantes et l’orchestre est à bout de souffle. Ce fût un grand moment, et tout le monde en prend conscience à l’instant même de la dernière note. Trois ou quatre rappels mais pas une note de plus ne sortira ce soir de cet orchestre qui m’a fait rêver l’espace d’une heure. Le public semble conquis, peu de gens se lèvent pour partir, tout le monde traîne… Mais la salle se rallume, et voilà !
Dehors, il fait frais, j’ai encore ce rythme cassé et fracassé dans la tête, qui m’accompagnera jusque dans mon sommeil.
Un excellent concert classique, moi qui me croyait blasé, j’avais tort, et j’en suis bien heureux.
Prochaine étape : les sœurs Labèque qui joueront le Concerto pour deux pianos et orchestre.
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Commentaires
Je suis allée voir un concert similaire au Grand Theatre, c'était superbe... Tu as raison, on ne peut pas être blasé... :)
Ecrit par : Kelly | 01.11.2007
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