16.11.2007

Juliette Gréco au Pin Galant, le 09 Novembre 2007 :

262339dc424526c99500e2e4e11f11b0.jpg Encore un caprice.
Après avoir vaguement entendu « Déshabillez-moi » à la radio, j’ai cherché à aller voir un peu plus loin. Quelle drôle d’idée ! Juliette Gréco était pour moi une icône obscure des temps anciens, des temps glorieux de la littérature Française, de l’après guerre… Vian, Queneau, Brassens, Barbara, Piaf, Sartre et Brel, elle évoluait dans ce milieu là, et elle devait avoir arrêté de chanter.
Erreur ! Bêtise ! Gréco est encore là, et bien là, puisqu’elle est en tournée… Les arrêts de tram de Bordeaux sont pleins de ces affiches qui la montrent, s’ébouriffant les cheveux, devant un garage américain du nom de « Diva » (hasard ou humour torride ?)… Le Pin Galant… Cette drôle de salle au drôle de nom… Je clique sur le net, je simule une commande, place A3, premier rang, plein centre, j’hésite quelques secondes, et puis j’achète… Ca ne fonctionne pas, je m’entête, il n’y a rien de tel pour me faire « vouloir » quelque chose… Grâce à l’intervention d’un ami, me voilà titulaire de la place A3, premier rang plein centre, pour ce Vendredi 09 Novembre 2007, à 20h30.
La date approche à grands pas, j’écoute de plus en plus de chansons. J’avoue accrocher beaucoup. Les textes sont riches, les musiques souples, parfois simples et bonnes, parfois tortueuses et ardues… L’œuvre de la Gréco s’étale sur près de 60 ans, il y a du stock de chansons, il y a de tous les styles, on peut presque suivre le cours de l’Histoire sur la patine de sa voix. Au fur et à mesure des décennies, son souffle se raccourcit peut-être légèrement, elle a tendance à moins chanter que parler, mais les années aidant, ses interprétations prennent justement le qualificatif plein et entier d’interprétations ! La Gréco est une actrice qui chante, ou une chanteuse qui joue la comédie… Elle est les deux à la fois, elle est artiste ! Toujours juste, toujours dans l’excès, toujours exubérante, toujours à deux doigts de la folie (je n’oublie pas qu’elle est l’idole de Diane Dufresne).

Lorsque j’arrive dans le Pin Galant, je suis étonné de ne pas trouver la salle comble. Cinq minutes avant le début, des places sont encore libres sur les côtés et au fond. Dans la salle, à la moyenne d’âge d’environ 55 ans, mes voisins parlent de leurs souvenirs des concerts de Mireille Matthieu, de Michèle Torr… Je commence à avoir peur… Mais ils parlent aussi de Barbara, de Brel… Et ça me rassure…
La salle s’éteint à l’heure exacte. Pas une minute de retard… Heureusement que j’étais à l’heure. Un micro est planté au milieu de sa scène, droit sur son pied. Un piano noir, magnifique Steinway sur la gauche, avec une petite estrade derrière pour l’accordéoniste. Les musiciens entrent, ils jouent une simple introduction. Le rond de lumière s’allume autour du micro. Gréco entre… Elle sort d’on ne sait trop où. Elle est immense, dans une robe en velours noir, moulée, très hauts talons, visage extrêmement maquillé, immaculé, blanc, fantomatique… Ses yeux sont eux aussi très maquillés, eye-liner noir profond… Le brushing bien en place. La mèche blanche a été abandonnée. Elle s’incline, murmure des mercis aux bravos lancés par la salle, elle affiche une grande maîtrise, mais semble émue. Elle entame son spectacle avec « Non Monsieur, je n’ai pas vingt ans ». Chanson de circonstance, s’il en fut…
Elle a des mains assez petites, comparativement à sa taille. Elle en joue beaucoup. Se toucher le visage, se toucher les cheveux, lancer des doigts pointés ou des points fermés, tout ce qui passe par la voix passe aussi par ses mains, si fines…
Son regard est noir et brillant. Rarement j’aurais remarqué un regard aussi vif. On dirait vraiment deux morceaux de charbon noir, luisants sous les projecteurs, deux pierres précieuses scintillantes, d’une force incroyable. Au fil du concert, elle aura plusieurs fois l’occasion de me fixer. Je croyais que les artistes ne pouvaient pas vraiment voir les spectateurs, du fait des projecteurs. Pourtant, elle a su trouver mon regard, le fixer, le figer et le garder. Son regard est absolument indescriptible… A la fois plein de dureté, de fermeté, de ténacité, de résistance, d’aplomb, de cran, d’audace… mais surtout de conscience de la complexité de la vie. Il me semble impossible d’avoir ce regard à mon âge. C’est un regard complet. Un regard immense, plein de toutes ces choses, de tous ces gens que la diva a eu la chance de voir en tant d’années.
Les chansons se suivent. Elle reste debout, devant son micro. Elle joue avec ses mains, avec ses cheveux, avec le micro… Elle râle, elle s’étonne, elle crie, elle pleure, elle rit… Elle a du mal à sortir de certaines chansons, comme « La rose ou le réséda », même si les lumières s’éteignent à la fin des chansons, les textes sont forts et laissent une étrange humidité au coin de son maquillage. Je reste bouche bée plusieurs fois, sur « la Chanson des vieux amants » que pourtant, je connais bien, sur « C’était un train de nuit », chanson de guerre, de profond désarroi…
Ce qui me stupéfie le plus, c’est sa capacité à passer du rire aux larmes, ou plus exactement, des larmes au rire.

« Déshabillez-moi »… Je n’aurais pas cru qu’elle ose chanter cette chanson. Elle la traite avec beaucoup d’humour… Elle suggère, elle demande de prendre son temps, elle ordonne, elle crie, elle supplie, elle trépigne, elle tape du pied, elle sourit, elle vit… Un concentré de vie en quelques mots. Une leçon pour le désir, pour le sexe, pour l’amour, beaucoup devrait la lire…
Elle annonce toujours l’auteur, le compositeur, et le titre avant chaque chanson. Brel, Gainsbourg, Roda-Gil, Leforestier, Lavilliers, Aragon, Ferré … « Avec le temps » magnifique…
Elle clôt le spectacle avec « La chanson de Prévert ». La salle entière se lève d’un seul bond. Elle triomphe. Pas de rappel. Elle disparaît à gauche de la scène, elle reviendra pour saluer plusieurs fois, mais elle ne rechantera pas.

Une seule phrase me vient pour résumer ce concert : « Juliette Gréco est jeune ». Ou en un mot : « la classe ! »
Je ne sais pas si j’aurais l’occasion de la revoir. Je l’espère vraiment. Leçon de vie, leçon de sens, rien n’est anodin dans l’univers de Gréco, tout est vrai, tout est consistant.

J’aurais aimé attendre à la sortie, mais le froid et la perspective de la dissertation le lendemain à 8h me glacent… A bientôt !

Merci Madame, et comme le disait Barbara : « Chapeau bas… »