30.12.2007

Catherine Lara à l'Entrepôt du Haillan, le 14 Décembre 2007

48c3bd3a642b086a28bfadc720b9f071.jpg De la buée blanche sort de nos bouches, il fait très froid ce soir-là. Nous arrivons devant la salle, quelques personnes sont déjà là, et nous sommes en avance. L’entrepôt du Haillan. Petit endroit au loin perdu en banlieue bordelaise. Je ne cachais pas mon appréhension. C’est loin, inconnu, égaré dans cette périphérie qui résonne pour moi comme « sans intérêt ». A priori, faire un concert dans ce genre d’endroit était pour moi synonyme d’échec, ou de début de carrière ; or, ça n’est pas cette dernière hypothèse. A quand une tournée des supermarchés ?

Nous entrons, la salle est sympathique. Nous retirons nos places, nous buvons un café. Enfin, nous gravissons l’escalier pour redescendre dans la salle et nous placer. Place B1, deuxième rang, au centre de la scène. Devant moi, la spectatrice est petite. Je suis content de ma place !
Je fais la connaissance de Quentin. Nous discutons rapidement avant le concert, promettant de se retrouver à la sortie.
Les musiciens entrent. Un piano noir, un équipement informatique. Un micro sur un pied, typique des concerts de Lara. Un cymbalum, instrument charmant et original.
Les musiciens commencent à jouer, un morceau doux et sensuel. Catherine Lara entre, en jouant du violon, cette musique est troublante. Pleine de contours, de richesses, et en même temps simple et tendre.
La deuxième musique démarre elle aussi très doucement, toute en volutes sensuelles. « On a fermé les cahiers un soir… ». La salle frémit pour La craie dans l’encrier. Après la chanson, Lara nous remercie d’avoir bravé le froid pour venir la voir et vibrer en harmonie avec elle et sa musique. La salle et le public sont chaleureux, vifs, attentifs, passionnés. Le pianiste lance une improvisation sur un thème mi-jazz, mi-rock… De loin en loin, on devine les harmonies de Au milieu de nulle part, la salle réagit aux stimulations du rythme, à l’enthousiasme de Lara, à son énergie communicative, au pianiste d’un dynamisme à couper le souffle, génial de technique, de facilité, de rapidité. Patrick me dira « ce type est dégoûtant ». Il a parfaitement raison.
Claquements de doigts. Lumière douce. Ambiance intime… Petit homme. Le piano est piqué, le cymbalum ponctue le tout de sa finesse. La salle murmure, la salle entre dans le rythme, rythme dont on ne sortira jamais vraiment.
Chaque chanson est une claque. Chaque chanson va plus loin que la précédente. Dans un concert, il y a des hauts et des bas. Dans un concert, il y a des moments pleins et des moments vides. De l’émotion, de la folie, de l’intensité, et aussi du vide, de l’ennui, des chansons où l’on décroche. C’est normal, et c’est aussi préférable, pour ne pas arriver au bout épuisé par tant d’attention et de concentration vigilante au bout de l’heure et demi réglementaire. Il n’en est rien avec Catherine Lara. Chaque note fait vibrer, chaque mot est prononcé, chanté, porté, transcendé avec la magie nécessaire. Chaque morceau amène un peu plus loin. Les « tours du monde qui s’arrêtent à Bordeaux » de Johan. Les amours délicieuses de George Sand et Musset, de George Sand et Chopin, de George Sand et son siècle… Aime-moi comme ton enfant, La langue des anges, Les romantiques
Le pianiste, l’immense Thierry Eliez, s’amuse et improvise sur Chopin, sur cette valse bien connue. « Il le chahute légèrement ». La première valse brillante de Chopin commence, légère, brillante oui, musique pour les pieds, musique qui fait tourner la tête, les sens et l’âme. Musique qui tourbillonne, qui virevolte, qui décolle et retombe toujours juste. Lentement, le rythme se saccade. Jazz, tzigane, ragtime, rock, salsa… Ca semble si facile, c’est déconcertant ! Chopin est éternel, Chopin s’adaptera à tout. Le piano aussi, le piano est capable de tout quand de tels amoureux se penchent au dessus de lui. Ce piano qui peut faire rire et pleurer dans la même minute. Ce piano si talentueux. Le public sort de cette improvisation « soufflé ». Catherine Lara danse derrière le piano, heureuse d’être là. Nous aussi.
Les genoux écorchés, on renoue avec l’émotion, avec la douleur de l’enfance… Lara joue parfois des phrases au violon pendant les chansons. Quand les cordes se frottent, un léger sourire se dessine sur ses lèvres, et ses yeux se ferment derrière ses lunettes teintées de violet. La passion est là, sa passion, son violon, sa vie, une vie toute entière consacrée à la musique, à cette magie encore, qui est là, bien présente. Toute une vie pour des cordes qui vibrent. Quelques cordes pour émouvoir un public entier, pour aller toucher au plus profond de nous. Aral 2 qui fera l’objet d’un prochain album, d’un prochain spectacle, pour mélanger « lézard »… Musique tzigane, musique follement entraînante. Musique pleine de vie, pleine d’optimisme, chargée d’inquiétudes aussi. Une conclusion vive, le public est conquis, saisi en pleine lancée. Je suis assis sur le bord de mon fauteuil, je vibre à et de chaque note. Les applaudissements éclatent. J’hésite à me lever, mais ça viendra…
Le cymbalum est invité à un long solo. Cet ancêtre du piano a quelque chose d’envoûtant. Un son légèrement distingué, un peu hautain, comme la harpe. Le musicien démontre les possibilités offertes, et son épreuve ressemble un peu à celle du pianiste quelques minutes auparavant. Le piano d’ailleurs entre dans la danse, et la musique s’éteint en un tourbillon de notes.
« Ok ! »… En écrivant ce compte-rendu, je réalise à quel point ce concert était sensuel… Nuit magique. Une chanson d’amour… Une chanson physique et érotique. La salle reprend en chœur le dernier refrain, et je pense à Diane Dufresne lorsqu’elle disait que « la voix des hommes englobe celle des femmes, et c’est vraiment l’une des beautés du monde… »
Un peu de sérieux dans cette soirée, La vérité sort de la bouche du métro… Cette chanson, par la richesse de ses paroles, m’avait déjà beaucoup ému sur le disque. « Malheureux, naufragé… » Elle évoque ses engagements auprès des Restos du Cœur. « Il habite chez dehors… »
Inquiétude, angoisse et fol optimisme. Aral, cette mer qui recule jusqu’à s’éteindre. La mélodie est entraînante, prenante, convaincante, persuasive… Ca va vite, ça bat fort. Lara jubile, nous aussi. Un grand vent de musique pure dont on ne se lasse pas.
J’aime sa façon de frôler le micro sans le toucher. Sa façon de bouger, de nous amener doucement dans cet univers flamenrock ; sa façon de claquer des doigts, sa façon de marquer le rythme d’un coup de pied au sol. Sa façon de tenir son violon, comme on tient le corps d’un amant entre ses mains, l’archet et le violon dans la même main, délicatement, ou l’archet dans la main gauche, comme un long doigt pour nous désigner, nous public, nous conquis, nous à l’unisson. Sa façon de balancer sa tignasse blanche au gré des avalanches de notes.
Je m’en souviens déjà, aux mots si subtils, chanson que j’ai tant entonnée modestement dans mes rêves les plus fous. I.E.O. repris en chœur par le public. Cette chanson est l’hymne des spectateurs de Lara. « Simplement… » On aurait tous envie de brandir un poing levé au dessus de la salle. Quelques spectateurs commencent à se lever entre les chansons, cela devient presque systématique, et à la fin, nous resterons debout, pas la peine de se rasseoir, la bonne musique doit se vivre debout, se ressentir des pieds à l’âme, sans coupure.
Premier rappel : Les romantiques, cette chanson me replonge près de dix années plus tôt, lorsque je faisais un exposé de collégien sur le romantisme en littérature, exposé que j’avais illustré par cet extrait de Plamondon/Lara, ode rock à ce courant « qui a réinventé l’amour, qui a réinventé la vie ». Ma voisine ne se tient plus, elle aussi s’époumone, crie, trépigne, transpire. Lara, l’amour et nous…
Le second rappel est long à venir. Je sais qu’elle termine son spectacle par La rockeuse de diamants, je ne suis pas trop inquiet. Cette chanson a l’étrange pouvoir de me coller un sourire indélébile dès les premières notes. Toute la salle est debout. Tout le monde saute, tout le monde danse, tout le monde chante. Ce petit bout de femme nous met littéralement le feu, des millions de lumières, de paillettes, l’électricité ambiante de son talent. Quelques minutes de rock, de déchaînement sur ce joyau du répertoire.
La salle se rallume, c’est sans appel, sans rappel supplémentaire. Je me tourne vers Patrick, et nous poussons un « ouaaah » à l’unisson. Nous sommes en sueur, soufflés par cette bombe musicale, cette détonation mélodieuse, cette déflagration si courte et si réussie ! Une bouffée de bonheur, comme on en fait peu.
Je pensais innocemment « voilà, c’est fini ». Erreur !

J’avais aussi prévu de vous raconter la suite de la soirée, en détails. Mais je me rends compte de l’inanité de cette tâche. Il serait bien vain de reproduire ce qui a été dit, ce qui a été fait, ces regards partagés, ces mots échangés. Il serait bien impudique de recopier ces instants de tendresse et de partage entre une artiste et son public de fans. C’est pourquoi je vais simplement brosser la scène en quelques mots. Lara, que nous attendions dans la salle, près de la scène, puis dehors, est finalement venue nous rencontrer dans le hall de la salle. Séance dédicaces, où finalement tout le monde a versé son petit mot, gâté toujours d’une tendre attention, de regards fins, de photos prises de bon cœur, de bises échangées, d’affection transmise entre une femme si proche de nous, et nous ce public encore brûlant, vibrionnant des notes plein les yeux. Lara n’est pas avare, elle prend autant de plaisir que nous. J’ose lui tendre timidement la pochette de Passe moi l’ciel sur laquelle elle appose sa « Tendresse ». J’aimerais aligner trois mots pour lui dire qu’elle est mon premier souvenir musical, ma première émotion live, pour ce concert d’il y a presque dix ans déjà, à la Halle aux Grains, avec l’orchestre symphonique de Toulouse, concert qui m’a laissé tant de traces et tant d’images indestructibles. Bien sûr, j’ai eu d’autres émotions, j’ai eu d’autres concerts, d’autres moments inoubliables, des moments peut-être plus forts encore ; mais cet instant garde pour moi l’intensité et la charge émotive d’une première fois. Voilà, Catherine Lara, ma première fois, c’était vous.
Voilà ce que je voulais oser lui dire, pensant seulement débiter quelques mots, peut-être dans le désordre, incapable d’écouter sa réponse, tellement ému d’avoir réussi ma performance. Mais Catherine Lara, musicienne magique, est aussi une femme magique et ses yeux rieurs derrière la fumée violette de ses lunettes nous détend tous, et les mots sortent, pas dans l’ordre convenu, pas aussi bien qu’il eût fallu, mais ils sortent. Lara, chaleureuse et naturelle.

Le temps de dire quinze fois au revoir à Quentin et ses amies, de lui faire promettre mille fois de m’envoyer les photos qu’il a pu prendre du concert et de nous, nous revoilà dehors, à souffler cette buée blanche, buée blanche ce soir en forme de violon, en forme de cymbalum, en forme de piano, en forme de tignasse blanche se balançant sous le choc de la mélodie, en forme de diamant électrique.
« Alors, tu maintiens toujours ce que tu disais sur les petites salles ? »

28.12.2007

Poulenc / Mozart - K&M Labèque au PDS le 22/11/2007

8ad36c585d4dec266142531349e15541.jpg Concours de circonstances malheureux, nous étions en retard.
En attente dans le hall, on perçoit quelques notes de Darius Milhaud, je trépigne me disant que nous avons peut-être raté quelque chose d’intéressant. En entrant, il y a trois pianos sur scène. Le piano de l’orchestre et les deux superbes Steinway tête bêche, encastrés, prêts à faire l’amour sur Poulenc, à communier sur le concerto, à s’éprendre de passion sur ces quelques notes de tendre folie et de nébuleuse douceur.
Pour notre premier concert de la saison, nous n’avions eu qu’une seule main (concerto pour la main gauche de Ravel), nous passons directement à 2 pianos, quatre mains…

Les sœurs Labèque entrent… Comme je les imagine. Marielle, réservée, manteau blanc, timide, sourire discret, cheveux tirés. Katia, fantasque, en robe déstructurée noire, très maquillée, cheveux exaltés, démarche dilettante. Deux caricatures.
Au piano, on retrouve toutes ces drôleries, en pire. Nous sommes derrière Katia. Pour le spectacle, nous sommes bien placés. Pour la qualité du jeu, il eût peut-être mieux valu être de l’autre côté. Katia remue, Katia trépigne, Katia bouge… Marielle est concentrée sur son jeu. Katia envoie valser ses cheveux dans l’air, Katia lance son bras au dessus du public, gestes de d’humeur, gestes sensuels, gestes inutiles… Katia joue parfois debout… Katia se croit à un concert de rock. Katia est drôle et fait rire la salle. Jusque là, Katia m’amuse… Elle fait rire Julien, pourquoi pas !
Le problème, c’est que Katia n’est pas juste. Katia est laborieuse. Katia se trompe, je trouve cela scandaleux. Se tromper sur Poulenc ! Où sont passées les grandes Labèque ? Ces pianistes incroyables qui transcendaient toutes les difficultés, toutes les partitions ? La folie créatrice, le style, l’allure sont toujours là, mais la technique se meurt. Partition mal choisie ? Mauvais soir ? Ou bien, je le crains, meilleures sur disque ?
Globalement, le concerto n’est pas mauvais. Je regrette que les traits limpides et les envolées lumineuses du clairvoyant Poulenc soient parfois gâchées par des notes en trop, des notes en moins. Ce ne sont pas des libertés avec la partition, ce sont des erreurs. L’interprétation reste grandiose, mais je ne peux m’empêcher de penser que cette emphase proche de la prétention n’est là que pour masquer des manques douloureux. Et puis, on ne vient pas à un concert classique pour voir une exubérante diva, mais pour entendre de la musique. Le spectacle est correct, mais détourné du but initial.
Le rappel, sur Ravel à quatre mains, est mignon et ne laisse aucun souvenir.

Le chef Tortelier est à l’opposé de Katia Labèque, rigoureux, sans brillance, sans éclat, sec et dur, le geste sans hésitation. Il est direct et précis, agréable, mais peu mélodieux. La symphonie de Mozart n’avait déjà pour moi aucun charme sur disque, l’interprétation donnée par Tortelier n’en aura pas plus. Julien, lui, apprécie. Je trouve cette musique trop naïve, trop simple, loin des volutes, des tortures et des langueurs romantiques. Rien ne choque l’oreille, rien ne force l’attention.
Oh, ça n’est pas désagréable. C’est juste sans intérêt.

05.12.2007

Le bon français

Aujourd’hui, j’aimerais aborder devant vous un concept oublié, négligé, tu, gommé peut-être des bouches de certains francophones… Le bon français.

Fautes de langage, impropriétés, barbarismes, négligences des accords, prononciations boiteuses, inventions de néologismes inutiles ou obscurs, emplois abusifs de vocables étrangers ou dérivations absurdes de ces langues, liaisons malheureuses… La langue française ne cesse de se dégrader. On peut bondir sur son fauteuil en entendant une monstruosité proférée par les radios, la télévision, rayer d’un trait plein de rage l’erreur dans une revue ou un journal, s’indigner devant une page Internet rédigée et publiée solennellement… avant d’avoir été relue…
On devrait s’attaquer à l’indifférence des médias en matière de langue, aux faiblesses de l’enseignement du français, aux jargons prétentieux et inutiles de quelques spécialistes dans certaines professions, ou même aux erreurs des ministres ou de nos hommes politiques.
Où est le bon français ? Qu’est-il ? Pourquoi est-il en danger ? Pourquoi le combat pour sa sauvegarde en vaut-il la peine ?

Pour démarrer mon modeste plaidoyer (et non le débuter), je dois préciser que mon objet n'est pas ici de chasser la faute avec délectation. On reconnaîtra que la faute du quidam est excusable, par définition, mais qu’elle est plus gênante lorsqu'on a affaire à des professionnels de la communication. On ne peut pas parler ici d’évolution de la langue quand le premier venu fait bon marché des règles les plus indispensables.

La langue reste, pour la France, le premier outil de son influence et la plus manifeste marque de sa présence dans le monde. Mais il est affligeant de constater à quel point la télévision participe de plus en plus à la destruction de notre langage. Les correcteurs de journaux ne sont pas toujours si nombreux ou si qualifiés qu’ils le devraient, et les coquilles ou les mauvais accords parsèment les colonnes de nos quotidiens, surtout ceux en ligne. Mais la langue de la presse demeure une langue. La langue de la télévision devient, quant à elle, de plus en plus une bouillie. Elle exerce un vrai ravage dans le vocabulaire aussi bien que dans la syntaxe. Chaque jour surgissent, à travers nos écrans, de nouveaux chiendents et de nouveaux chardons.

On ne regarde plus les mots en face, on les attrape, mais sans s’interroger sur leur sens réel ; et s’ils sont employés à tort, on les gobe avec leurs faux sens. Un mot bien solide, bien précis est installé dans la langue avec une signification claire et des emplois parfaitement définis. Soudain, la mode s’en empare, on s’en sert à tous propos, on l’utilise à tous les usages, on lui fait dire ce qu’il ne veut pas dire et on le rend ridicule.

La langue est un code, avec ses lois, sa syntaxe, son orthographe, sa grammaire, et qui les ignore ou les malmène menace son lien avec autrui. Encouragés par la mode des nouveaux supports qui privilégient vitesse et laconisme (sms, tchats, e-mails), la plupart des jeunes parlent désormais un français douteux, doublé d'une orthographe désastreuse. Bien souvent, pour comprendre quelque exemples de ces communications, il faut les appréhender assortis de traductions, comme pour un idiome étranger, ou un jargon technique. Lorsqu’un nouveau mot entre dans le dictionnaire, comme le très à la mode verbe « kiffer », ce sont parfois plus d’une dizaine de verbes qui sont condamnés à ne plus être dits.

Passion, empirisme, intelligence, opiniâtreté et amour de notre langue doivent inlassablement combattre le discours transformant la liberté de parole en poison. La « modernité » répugne à regarder en arrière, comme si le passé poussiéreux risquait de la changer en statue de sel.
Je souscris aisément à la dénonciation du délabrement linguistique dont pâtit aujourd'hui l'expression lycéenne et estudiantine : la méconnaissance de l'orthographe, l'indigence du lexique et surtout la dislocation syntaxique. Je mets en accusation l'expression médiatique, souvent incorrecte et relâchée pour faire « branché », autant que celle des blogs, des sms ou parfois du milieu familial. Tout professeur doit lutter contre cette « mauvaise langue qui chasse la bonne » identitaire des lycéens, ciment de leur groupe d'appartenance. Le barbarisme mène à la barbarie. Car un jeune qui manque de mots justes y substitue souvent la violence de l'interjection, du ton, voire du geste. La jeunesse, impuissante à formuler ses propres opinions de manière claire et cohérente, est aussi impuissante à comprendre les opinions d'autrui, de là sa vulnérabilité à toute forme de manipulation.

Tout ce qui est beau est difficile d'accès. Mais le travail de sa propre langue ouvre les portes de l'enthousiasme. Savoir s’exprimer est au fondement du plaisir. L'art de la grammaire est comparable à l'art culinaire : adjectifs et adverbes sont là pour décorer la phrase, lui apporter des saveurs inédites. Il faut porter à bout de bras les « amours, délices et orgues », les « cieux sur la ville et les ciels de tes yeux », les « scenarii », les « maxima »…
Il est tellement plus simple de connaître les justes expressions et de les employer sans fioritures ! Cela s’appelle respecter le bon ordre des choses.
Pour que dans un monde de plus en plus gouverné par les chiffres, survivent les lettres, et la parfaite horlogerie qu’est notre langue.

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