25.01.2008
La télévision mélange tout
Une publicité pour un DVD de témoignages sur les camps de concentration nazis immédiatement suivie d’une publicité pour le Club Med : vu à la télévision. Une incarnation caricaturale de la féminité censée être à la mode, c’est-à-dire une blonde immense pourvue de seins immenses, moulée dans un uniforme de la Croix-Rouge : vu à la télévision. On appelle ça de l’humour. L’humour qui recouvre tout. L’humour qui associe détestablement le glamour et l’humanitaire. La Croix-Rouge qui intervient dans des situations d’urgence vitale, de tragédie humaine, est représentée par cette blonde certes sculpturale et sympathique, mais qui prodigue des gestes de premiers secours, comme autant de renvois évidents à d’autres gestes pas moins secourables.
Efficacité, efficacité chérie. On marque les esprits comme autrefois le bétail, ou les prisonniers des camps. Un signe identifiable et identifiant. L’important est d’inscrire son slogan, sa marque ; peu importe la marque, peu importe le slogan.
La télévision mélange tout ; aussi tout y ressemble à tout, et cette indifférenciation produit un effet d’éternelle récurrence. Les promos font passer les invités avec leur livre/film/disque d’une émission à l’autre, comme par vagues successives, en alternance. Ils font leur tour, ils investissent l’écran, l’envahissent aussi soudainement qu’ils en disparaissent. Ils reviendront. Ou pas. En attendant, un autre prend leur place. Il se soumet partout aux mêmes questions, au point qu’on devance bientôt les réponses. Il est docile à l’extrême, aussi depuis quelques années s’est développé un sadisme soft chez les animateurs qui le reçoivent. Participer à des émissions pour y vendre quelque chose exige en contrepartie quelques sacrifices du côté de l’honneur, ou de la simple dignité. Il existe, en plus, un semblant de hiérarchie dans la condition qui est faite à l’invité.
Les plus punis, évidemment, sont ceux qui ont le plus besoin d’audience. Ceux qui n’ont que leur statut de célébrité à proposer, ces déclassés de toute sorte qui n’aspirent qu’à revenir au premier plan. Un noir androgyne et maquillé, connu pour ses talons aiguilles déposés dans la boue d’une ferme et son costume de lapin rose de chercheur d’œufs en chocolat : vu à la télévision. Chez Fogiel, ceux frappés de ringardise subissent une peine rédemptrice qui consiste à accepter le discours injurieux de cet arrogant inculte et méprisant, à l’issu duquel il faut avouer sa ringardise et l’assumer publiquement. Une prestation réussie ouvre droit à une reconnaissance médiatique, pas forcément artistique, peu glorieuse mais effective, sous la forme d’un nouvel /livre/film/disque, qu’il faudra retourner vendre chez Fogiel, où il faudra supporter à nouveau les mêmes épreuves. Fatigue !
La télévision mélange tout. Souvenons-nous… Ces 100 plus grands Français de tous les temps, émission ambitieuse qui mélangeait les plus grands hommes politiques, les artistes et assimilés, les sportifs et intellectuels, les grands d’hier et de toujours et ceux du moment… Certains ont laissé des œuvres magistrales à la postérité, d’autres sont passés chez Drucker, un dimanche après-midi, sorte de coin du feu, où les ministres viennent causer léger avec quelques figures populaires, pour fournir la preuve qu’ils sont humains.
La télévision mélange tout. Elle va même jusqu’à défier les tabous les plus fondamentaux de l’humanité, comme la séparation entre les vivants et les morts. Une série de duos impossibles, il y a quelques années, où la technique de l’image et du son permettait de faire chanter les vedettes regrettées et les vedettes imposées, selon un processus méthodique de recyclage des défunts. Jacques Brel et Hélène Ségara faisant scène commune, ce qui établit de fait, une forme d’autopromotion inespérée pour la sous-star élevée jusqu’à lui, et surtout malgré lui. Les morts qui ont laissé une empreinte de leur image voient cette image leur échapper. Cette greffe monstrueuse dit toute la fadeur de cette époque qui se régénère dans l’ancien. Si seulement, par contact, ces figures mortes pouvaient donner un peu de charisme aux personnalités de synthèse que forme la gamme limitée de la télévision d’aujourd’hui.
La télévision mélange tout. Elle va même jusqu’à défier les tabous les plus fondamentaux de l’humanité, comme la mort. Le choix de Jean nous impose au regard la volonté d’un homme de se donner la mort en public. Se donner la mort devant la caméra. Dernier sursaut d’exhibitionnisme. Dernière volonté de célébrité ? Quel intérêt de voir cet homme mourir en plans-séquences minutés ? Quel plaisir à regarder ces images ? Quel intérêt aussi pour Jean de mourir pour être vu, ou d’être vu pour mourir ? Se rend-on compte que cet homme est en train de vivre, oui vivre, le passage vers la mort ! Qui peut admettre un tel silence, le silence de la chambre d’un mort, empli par les pleurs d’une sœur, et le ronronnement d’une caméra qui tourne ! Qui peut admettre que le réalisateur lance le rituel Coupez, coupez oui, il est bien mort. On peut la refaire ? On nous dit que Jean fait preuve de courage, pour quitter ce monde avec dignité. Où est la dignité ? Qui a tenu un jour la main d’un ami, d’un proche, pour l’accompagner dans ce terrifiant instant, dans cet instant si grave, peut-il penser filmer cela ? Peut-il vouloir partager ce qu’il y est de plus intime ? Où est la pudeur ? Oui, la mort est spectaculaire, donc tout doit être filmé ? J’ai honte…
Cette télévision qui mélange tout, que va-t-elle inventer demain ? J’ai beau creuser mon esprit, je ne trouve pas de nouvel étage à cette échelle du pire. Vous me trouverez sûrement trop candide, mais j’ai la naïveté stupéfaite de quelqu’un qui ne comprend pas que le service public décide de ne pas diffuser de film pornographique, mais choisit de diffuser, à une heure de moyenne écoute, un documentaire d’un tel genre.
Ma télévision ne mélange décidemment pas grand-chose. Elle reste souvent close, malheureusement. Mais la télévision n’est jamais vraiment éteinte, et les émissions que nous choisissons de ne pas voir s’imposent à nous, par ses amis qui, choqués et interdits, nous font un compte-rendu détaillé de leurs émois de la veille. Tu ne sais pas ce que j’ai vu ? C’était vraiment horrible…
Alors, bien sûr, il y a la demande, il y a le public. Mais croyez-vous réellement que c’est la demande qui fait la qualité des émissions ? Je suis persuadé du contraire. L’offre crée sa propre demande, ici aussi.
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Stephen Kovacevic - Récital au Grand Théâtre le 21 Janvier 2008
Stephen Kovacevic… Un nom bien connu, en tant que partenaire de Martha Argerich. Mais je le crains, l’association s’arrête là. Le vieil homme n’a rien de ce qui me rend amoureux de la lionne-pianiste, du dynamisme, de la puissance titanesque de l’argentine.
Bach : Partita n°4 : Prévisible, long, ennuyeux. Je ne m’étendrai pas plus sur ma détestation de Bach, mais Kovacevic n’aura pas réussi, ce soir, à me faire changer d’avis. On assiste là à un étalage de technique, de mécanique digitale, ô la belle souplesse, ô le beau rythme, ô la belle gamme… Où la belle émotion ? Où la passion ? Où la déraisonnable flamme qui fait vibrer les murs du Grand Théâtre ?
Schumann : Scènes pour enfants : Doux souvenirs. Heureusement que mes souvenirs sont là, eux. Mes souvenirs de Martha donnant vie à ces instants de l’enfance, avec la naïveté de l’enfant fougueux. Mes souvenirs de moi-même devant ces partitions. Kovacevic passe trop souvent à côté du ton. Il joue ces partitions comme un morceau classique, alors que ce ne sont que des pépites de joie, la joie brûlante d’être en vie, d’avoir la vie devant soi, d’avoir tout à découvrir encore.
Certains passages sont réussis, mais de façon éparse.
Beethoven : 33 variations sur un thème de Diabelli : La pièce forte du concert. Le thème est attaqué avec conviction, les variations animées sont animées, les variations lentes sont ennuyeuses. Le pianiste n’habite jamais sa partition ni son piano. Sa valeur ajoutée est nulle. Sa quête artistique me semble être justement de ne rien faire paraître au piano de sa sensibilité ; la difficulté est de ne rien ressentir. C’est contraire à l’idée que je me fais de l’art. Que j’aime les pianistes qui surjouent, ces pianistes de l’excès !
Beethoven, qui est le premier à avoir inventé la passion, la fameuse flamme, est réduit par Kovacevic à l’état de musique insipide, soupe unicolore incapable de réveiller les foules. De la musique de poseur !
Pas de rappel. Raison : un marmonnement incompréhensible, dans une langue indéterminée. Inadmissible : les rappels font partie du spectacle ! Peut-être le dernier morceau était-il trop long (une heure), et Monsieur Kovacevic était-il fatigué ? Finalement, nous l’étions aussi, et il en est bien ainsi.
Mon spectacle aura été la salle. La salle petite et riche, ouvragée et habitée (elle) d’une étrange harmonie et de tant d’Histoire. Mon spectacle aura aussi été Julien, qui piquait du nez (je ne trouve pas de meilleure expression, tant ses mouvements désespérés de lutte contre l’inéluctable endormissement, conduisait son nez à frôler dangereusement la perruque de notre voisine de devant).
Un spectacle au bilan mitigé ; une très belle soirée, mais cela n’a rien de musical.
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Francesco-Tristano Schlimé - Récital au Grand Théâtre le 22 Décembre 2007
Pianiste inconnu de ma discographie, de mes références musicales, de mes lectures et des noms récurrents d’interprètes connus.
Programme mitigé : les préludes de Debussy ne comptent pas parmi mes œuvres préférés du compositeur, et ce compositeur ne compte pas non plus parmi mes préférés ; des compositions originales de Schlimé lui-même ; du Berio, agréable mais peu transcendant ; des toccatas de Frescobaldi (1583 – 1643), peu réjouissant quant aux dates…
Pour couronner ce tableau gris, j’avais réservé pour un amour et moi-même, l’amour s’étant éteint entre la réservation et le concert. Tout avait été tenté pour revendre au mieux ces places, et finalement, la rage aidant et Romain acceptant de m’accompagner avec une très agréable bonne volonté, nous voilà en route pour découvrir ce si fameux et tant loué Grand Théâtre.
L’endroit est magnifique, et il méritera un article spécifique. Je m’en tiens ici au compte-rendu du concert.
Debussy : Préludes livre II : Une longue et lente réflexion. Du Debussy immobile. Debussy explore tout, il ne passe aucun détail, il vient et revient, inlassablement, dans la rigueur continuelle du compositeur exhaustif. 43 minutes, je sens l’ennui poindre. J’écoute d’une oreille toute prête au cynisme. J’écoute et j’écoute. Et j’écoute… Et je sors de là captivé. Tout le mérite en revient à l’interprète. Il habite sa partition, il vit ses notes, il est là, il n’y a que lui. Enfin un pianiste qui a quelque chose à dire ! Enfin un pianiste vivant qui égale Jacques Février dans l’épreuve Debussy.
Schlimé : compositions : Rapides, courtes, intéressantes, dans la veine de Debussy, il explore chaque thème à fond, à l’extrême, jusqu’à la folie. On comprend sa tentative de fusion entre la musique classique et la techno. C’est réussi, un travail peu transcendant, mais passionnant.
Frescobaldi : Toccatas : J’avoue, je découvre. J’avoue, j’ai des a priori tenaces quant à l’époque de composition et aux titres (Toccata, ça rime avec Bach et avec ennui). Ces partitions sont en fait très intéressantes ! Le compositeur touche au romantisme. Schlimé a exhumé des oubliettes des bibliothèques musicales des notes enthousiasmantes, à retenir et à réécouter.
Berio : Ce court morceau et le rappel seront des petits moments choisis, délicatesses délicieuses.
D’autres compositions du pianiste : Improvisations, petits délires sur des thèmes bien gentils. C’est doux, fin et distingué. Plaisant ! Pour Hello, il se lève et trifouille dans les cordes du piano. Je n’aime pas trop ces pianistes qui détournent l’instrument. Le piano, ça se joue assis, avec les doigts et les pieds. Mais Schlimé reste modéré dans son délire, et reprend ce rythme effréné de thème techno traité de façon classique. Romain adore, moi aussi.
Le pianiste est un homme magnifique, ce qui ne gâche rien. Un grand jeune homme, mince, brun ténébreux, habillé d’un costume noir parfait. Un homme de goût, un homme goûteux !
Un très bon spectacle, une très bonne soirée.
19:15 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note