15.07.2009

Catherine Lara - "Au-delà des murs" - Palais des Sports, Paris - Mardi 23 Juin 2009

Ecoutez un extrait de "Behind the wall" :

podcast

affiche-audela.jpgDu haut de la terrasse du Panthéon, deux touristes se demandent s’ils ne vont pas être en retard. Il faut vite redescendre, prendre le métro ou marcher, passer à l’hôtel, manger, reprendre le métro, trouver la bonne station, entrer dans le Palais des Sports… Le Palais des Sports… Ce nom soulève en moi bon nombre d’images quasi-mythiques : « Véronique Sanson au Palais des Sports 1981 » est le titre d’un de mes albums préférés…

 

Petit attroupement devant la salle, nous entrons. A peine le seuil franchi, nous sommes surpris de recevoir en pleine face le parfum « Aral – Un des sens » dont la salle est emplie. La placeuse distribue des cartes sur lesquelles on peut sentir le parfum, mais l’atmosphère de la salle est pleine de cette senteur originale, terriblement féminine, capiteuse, forte et inédite. Plusieurs images se dessinent déjà dans ma tête : un bord de mer, des couleurs, une terre mouillée, des palettes de maquillage, une loge d’actrice dans un petit théâtre rempli de plumes, un marché d’épices… Le voyage a commencé ! Le pari de Catherine Lara, nous faire traverser le mur vers l’inconnu, aller au-delà des murs, prend forme, une forme inédite, jouant sur une corde rarement utilisée par le spectacle vivant : le sens olfactif. Aujourd’hui, sentir ce parfum me replonge dans l’ambiance de ce concert. Je ferme les yeux et je m’y retrouve…

 

Enivrés par cette odeur, les décors paraissent tourner autour de nous. La configuration de la salle est atypique. Les musiciens sont relégués à un angle de la scène, derrière un rideau. Ils feront partie du spectacle, mais à la marge. Passée la politesse insistante et indélicate de la placeuse qui réclame son pourboire avant de nous avoir laissé le temps de le sortir, nous retrouvons les amies laissées quelques jours plus tôt à Ivry-sur-Seine dans l’ambiance morose du dernier concert de Véronique Sanson. Tout le monde semble enchanté d’être là. Pendant que nous discutons, nous voyons passer Annie Cordy, visiblement ravie d’être là elle aussi. Quentin arrive, nous allons nous renseigner pour l’achat du parfum. Plusieurs autres stars feront leur apparition à cette soirée : Muriel Robin, Alice Dona, Lara Fabian, Mathilde Seigner, Sophie Davant, Alain Chamfort, Corinne Touzet… et d’autres dont le nom m’échappe encore ou que j’oublie. Tous les regards convergent vers le « rang des stars », quelques fauteuils derrière notre premier rang. Je profite de ces quelques minutes de flottement, où les photographes se concentrent sur le public et non sur la scène, pour photographier le décor initial.

 

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Un enfant arrive au premier rang, vêtu d’un gilet et d’une chemise. Il demande à un des spectateurs à notre droite de l’aider à monter sur scène. Le spectacle commence. Un vieil homme descend des gradins et monte aussi sur scène. Les lumières s’éteignent dans la salle. Ils traversent la scène. Le silence se fait doucement. Le parfum est toujours là, présent, imposant, puissant, envoûtant. Quelques phrases passent sur les tissus tendus. Une femme entre sur scène et débute un chant doux et lent au début, puis puissant et très émouvant vers la fin. Elle traverse la scène et vient se tenir devant nous, à quelques mètres seulement. Je suis saisi par une chair de poule, tous poils dressés, chair de poule qui ne me quittera que quelques heures après la fin du spectacle.

 

A peine le temps de demander à Quentin si cette chanson était sur le DVD, les premières notes d’introduction de « Tant que nous danserons ensemble » se faisaient déjà entendre et Catherine Lara était sur scène. Vêtue d’une ample chemise noire, violon à l’épaule, elle fait courir les notes rapides de ce morceau endiablé dans un Palais des Sports uni dans un seul éclat, dans une même ovation. Son enthousiasme, son bonheur d’être là, véritable bonheur au sens littéral du terme, m’ont tiré une sévère quantité de larmes, émotion incontrôlable. Rapide coup de fil à Paddy, « celui qui n’a pas pu être là », pour lui faire entendre quelques notes. En me retournant, je vois la salle, certes pas totalement pleine, mais terriblement enthousiaste. De nombreux danseurs entrent et décrivent des chorégraphies indescriptibles autour de la violoniste. Quel sourire ! Catherine Lara est rayonnante, sa tignasse blanche remue dans l’air imprégné de sa création, de son parfum. Mais, les surprises olfactives ne s’arrêteront pas pendant l’heure et demie que durera « Au-delà des murs », un nombre incalculable d’odeurs traverseront la salle, de la barbe à papa, au goudron mouillé, en passant par la pomme d’amour, la vanille, la mer… et tant de fragrances que je n’ai pas su reconnaître ou même isoler des autres. Je regrette la rapidité du spectacle, pour n’avoir pas permis de s’attarder sur ces très nombreuses et très délicates odeurs.

 

Catherine quitte le centre de la scène pour se placer sur le côté gauche. D’autres danseurs envahissent l’espace. Des tissus apparaissent et disparaissent, accrochant la lumière de nombreux projecteurs et des immenses vidéos. « Valse pour Lilah », mieux connue sous le nom d’« Intro-violon » lors de la tournée trio de Catherine. Je me revois chez moi, au piano, avec Quentin au violon, en train de déchiffrer ces quelques notes, si simples et si efficaces.

Petit moment de magie et première vidéo :

A partir de ce moment, tout ce mélange dans mes souvenirs : l’ordre des tableaux, des morceaux, les vidéos, les chorégraphies, les odeurs, les sourires de Catherine ou ses expressions concentrées. Parti, embarqué dans ce grand vent de poésie, je sens mon fauteuil décoller dans un tourbillon de danses, de musiques, de senteurs évanescentes, où les minutes fuient inexorablement vite, beaucoup trop vite…

 

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Une danseuse de flamenco s’invite au devant de la scène et nous exécute une danse empreinte de vigueur, de désespoir et de folie. Elle tourne, tape, tourne, tape, lance ses bras, tourne sa tête, tape, tourne, tape, tourne…

 

L’enfant entre sur scène, s’allonge sur le ventre et ouvre une boîte à musique d’où s’élève une petite lumière. Pendant ce temps, une boîte beaucoup plus grosse, que nous n’avions pas vue arriver, s’ouvre au centre de la scène et une danseuse vêtue de noir se met à tourner sur une petite musique, comme les danseuses des boîtes pour enfant. Elle prend les poses classiques des danseuses artificielles, de ces petits objets gracieux, symboles délicats et fragiles du corps de la femme. Ces poses se transforment petit à petit, pour devenir un exercice contorsionniste des plus raffinés, des plus périlleux, des plus époustouflants. Ces différentes positions sont accompagnées de cris d’admiration du public, applaudissant à chaque mouvement, de plus en plus subjugué. L’exercice nous laisse ébahis.

 

Les tableaux se succèdent, tous plus soignés, plus beaux, plus complets, plus fins… Les masques, symboles effrayants et amusants arrivent. Le masque de l’affiche allume des feux de vidéo sur les rideaux blancs au rythme de la musique d’« Exode ».

 

 

Le Diable est parmi nous ce soir, s’invitant dans la musique qui tient de Paganini, avec des arrangements modernes. Le violon est parfaitement maîtrisé, Catherine lance son archet, pince les cordes, vibre de sa petite main, transcende les partitions en encourageant la verve du public d’un mouvement de bras ou par de petits cris. L’effet est immédiat : le public, sûrement intimidé par la perfection des tableaux, n’attend que les instants de silence pour clamer des « mercis » et des « bravos ».

 

Les odeurs se brassent dans l’air lorsque deux hommes et une femme, métaphore du tiraillement intérieur d’un jeune homme entre l’amour d’une femme et l’amour d’un homme, entament une danse extraordinaire. L’homme vêtu de noir symbolise la tentation pour l’homme torse nu. La femme s’éloigne peu à peu, vaincue par l’attirance charnelle et irrépressible émise par l’homme en noir. Mais celui-ci arbore un sourire malin, diabolique. La danse des deux hommes sera celle d’un combat entre attirance et répulsion, combat entre amour et haine, entre rejet et main tendue, trahison et réconciliation… Catherine Lara joue, dans la demi-pénombre d’un coin de la scène le frissonnant « Behind the wall ». Pour la deuxième fois, des larmes incontrôlables m’étreignent, devant la beauté de cette danse, face à la musique. « Il nous faut maintenant aller voir derrière le mur… le gravir pierre à pierre… » Catherine dit un court poème. Les deux danseurs terminent leurs contorsions érotiques et émouvantes, tous deux vaincus par le poids de leur lutte, par celui de leur amour peut-être…

 

Christophe Willem, prévu en invité-surprise de la soirée arrive et interprète une belle chanson, très éloignée de son style. Les pieds nus, dans sa tenue noire habituelle, il a su s’adapter au spectacle et mettre sa voix légèrement nonchalante au service de cette entreprise collective. Il chante de profil, face à Catherine heureuse et fière de sa présence.

 

Un danseur se glisse entre les gouttes d’une pluie d’encre. Les gouttes tombent, au hasard, sans retour, et l’homme tente de les éviter, de naviguer entre les chutes de cette pluie mortelle, pour finir exténué.

 

Les tableaux s’enchaînent, traversés par l’enfant et le vieil homme, entrecoupés par la « Valse pour Lilah ». Je suis sûr d’en oublier un grand nombre, dont l’image reviendra peut-être, au détour d’un souvenir. Un texte d’Akhenaton me laisse très surpris, et un nouveau tableau commence avec une musique absente du disque, avec des vidéos de dessins d’enfants. Une odeur de fête foraine, de barbe à papa nous fait voyager. Un autre tableau sur le morceau « Gipsy soul » avec beaucoup de couleurs et une référence au masque symbolique. 

 

Le clin d’œil musical à Paganini est explicite dans la mélodie. Je déborde à la fin et ne peux m’empêcher de bouger sur mon fauteuil et de crier mon plaisir.

 

Le spectacle prend fin sur un tableau où presque tous les danseurs sont présents. Il me semble que tous morceaux du disque n’ont pas été joués, ce que je regrette un peu car cela aurait prolongé ce moment exceptionnel. Le public entier est debout. Muriel Robin a mis ses mains en porte-voix et crie des bravos. Catherine Lara dit quelques mots de remerciements, salue longuement, félicite tous les danseurs un par un, le chorégraphe, les artistes des lumières, des vidéos, des parfums, les musiciens, Christophe Willem, et revient après de nombreux saluts pour mentionner son producteur qui a su croire en l’idée folle d’un spectacle extrêmement coûteux et original, pour une unique représentation. Le fait que ce spectacle ne soit représenté qu’une seule fois me surprend beaucoup. Mais, peut-être n’en est-il que plus magique ! Il n’y en a eu qu’un, et j’y étais !

 

A la sortie, après un long moment, nous voyons une Catherine fatiguée mais terriblement joyeuse et énergique se faufiler entre les vigiles et les fans. Sylvie lance : « Merci Catherine pour ce moment de poésie », ce à quoi Catherine répond : « Ah voilà, c’est ça, de la poésie, c’est ce que je voulais ». Un beau moment de poésie qui n’aura laissé personne insensible, car « derrière le mur, on est à l’abri de rien » !

 

Pour une belle série de photos et pour prolonger votre découverte ou vos souvenirs, cliquez sur le site officiel : http://www.lalapassion.be/palaisdessports.html

27.11.2008

Diane Dufresne - Théâtre des Bouffes du Nord, Paris - Samedi 15 Novembre 2008

bilde5.jpgDiane Dufresne, c’est la première cassette audio écoutée dans mon enfance. « Top secret » sur les trajets en voiture, à en vriller les oreilles de mes parents, pourtant fans eux aussi. Et puis, Diane Dufresne, c’est la première chanteuse que j’ai vraiment aimée, bien avant Véronique Sanson, avant la musique classique. Diane Dufresne, c’est les réminiscences de mes premières amours musicales, amours toujours aussi vivaces plus de quinze ans plus tard. Diane Dufresne, c’est une tournée ratée en 2003 à Toulouse, car personne ne voulait m’accompagner et que je ne pouvais me déplacer seul à l’autre bout de la ville. Diane Dufresne, c’est aussi tout ce que j’en disais, dans les premiers articles de ce blog, une chanteuse délirante, capable de tout, tant vocalement que comme tragédienne, une vraie diva.

http://rocktambule.hautetfort.com/archive/2007/06/05/dian...

 

Diane Dufresne, tournée européenne 2008… Tournée très restreinte : 9 dates à Paris, dans un petit théâtre : les Bouffes du Nord, et quelques dates en province et en Suisse, mais rien à Bordeaux ou à Toulouse. Qu’à cela ne tienne. Je l’attends depuis bien trop longtemps, et Noël approchant, un week-end à Paris ne serait pas de refus. Les réservations partent très vite, je précipite mon choix sur un cinquième rang droite, il n’y a pas mieux !

 

Quelques mois plus tard : Paris, boulevard de la Chapelle, devant le théâtre des Bouffes du Nord. Ce lieu correspond exactement à l’idée que l’on se fait des petits théâtres parisiens : une brasserie à gauche, pleine à craquer de spectateurs, petit couloir sombre autour de la salle, beaucoup de gens devant, une hurleuse qui tente vainement de caser son journal gratuit sur les spectacles, et le métro qui passe, aérien, à quelques mètres, dans un fracas sonore.

En entrant, je suis frappé par l’originalité de la salle. C’est littéralement minuscule ! On dirait que le théâtre est en ruine, « destroy » dira Diane Dufresne. Il n’y a pas de scène ; rien que des fils qui dessinent l’emplacement où elle aurait pu être. Un piano noir Yamaha, aux beaux sons ronds et graves et aux aigus veloutés ; j’aime ces pianos, le piano de Véronique Sanson, le piano de mon ancienne prof, sur lequel j’ai beaucoup appris. Derrière la non-scène se trouve une autre salle, petite, étroite et vide, séparée de nous par une voûte, comme une caisse de résonance. Au fond, le mur est plat, rouge, déchiré, comme le mur d’un immeuble en travaux. Les colonnes qui supportent la voûte sont abîmées, certaines sculptures sont cassées. Le programme explique qu’en restaurant ce lieu, les propriétaires se sont rendus compte que le charme naissait de ce côté ruines, de cet aspect cassé, délabré… Ils ont donc rebâti le théâtre, en travaillant une dégradation volontaire. On se retrouve donc dans un théâtre qui sent le neuf, avec des bancs blancs et confortables, et dans un décor d’un autre temps. La coupole au dessus de nos têtes surplombe trois étages de balcons. Nous sommes au cinquième rang du parterre, légèrement sur la droite. Le plafond est très bas, mes cheveux le frôlent alors que je suis debout. La salle est en forme de corbeille très resserrée. De chaque côté de la scène, des portes donnent sur les coulisses.

 

Trois caméras fixent la scène, trois caméras pour un film qui sera diffusé sur une télévision québécoise, pour Diane Dufresne, pour la directrice du théâtre. Le caméraman nous confie que les moyens sont sommaires, et qu’ils filmeront aussi le lendemain. Les spectateurs passent autour des installations. Les rangs sont très serrés. Les lumières s’éteignent. Un jeune homme nous demande d’éteindre nos portables… Ca commence !

 

Le pianiste entre. Gérard Daguerre s’assied et lance une introduction pleine de circonvolutions, de glissendos brillants, d’accords de jazz. Le public est brûlant. « Depuis votre départ, aucune nouvelle de vous… » La voix de Diane Dufresne résonne sous la coupole du théâtre. Elle entre. Ses cheveux sont parsemés de fleurs et de nœuds. Elle porte une longue robe, avec traîne ; une veste qui dessine sa taille ; un petit miroir rond pend à sa ceinture. La sophistication de sa tenue demanderait de plus amples descriptions ! Mes yeux restent ronds, fixés. Je n’ose plus les fermer, Diane Dufresne est là… Plus de quinze ans qu’elle n’est qu’une photo glacée sur des pochettes d’albums, qu’une image rapide sur des DVD. Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. Chanson si adaptée à une ouverture de spectacle. « Un show, une autre robe de star, que pour vous ! Les projecteurs servent d’accessoires… » Le dernier couplet est modifié pour coller mieux à la situation. Le dernier accord n’a pas encore sonné, que les applaudissements volent dans l’étroit espace qui nous sépare d’elle. Plusieurs « merci », un petit cri aigu auquel le public répond, réminiscence des hurlements lancés au début de ses shows des années 1980, comme un moyen de faire s’exprimer le public autrement que par de conventionnels applaudissement et les « ouééé » habituels. « Quel bonheur d’être avec vous ce soir, dans ce lieu mythique, différent, destroy un peu. Ce soir, je réalise un désir, un rêve, celui d’être avec vous, et de chanter avec lui. A lui seul, il est toutes les symphonies : Monsieur Gérard Daguerre. Avec vous, nous souhaitons Partager les anges ».

 

L’intro de cette chanson est jouée plus lentement que sur le disque. Les graves sont très profonds. « Un matin près des hommes… » La voix est là. Quelle voix ! Ca me frappe particulièrement ! Il est très clair qu’elle chante mieux que sur disque. Pas de hurlement, un vibrato parfait, toujours bien placé. « Traverser le désir… » Les notes aiguës sont nettes. Diane se renverse en arrière et place sa main sur son estomac quand elles résonnent. Elle a le don se traverser les octaves en une seule phrase. Je la revois chanter Verdi et Mahler en 1988 ; mais, alors, elle n’avait pas ces notes graves enrobant la phrase, qui vont chercher l’âme en elle, jusqu’au plus profond du ventre. Elle reste assez statique, au centre, plantée sous la coupole. Ses bras dessinent des arabesques dans l’air, ponctuant la douceur et la violence des paroles et des vibrations.

 

Sans transition, les chansons passent très vite. Les dessous chics. Interprétée très vite. « Les dessous chics, ce sont des contrats résiliés, qui comme des bas résillés, ont filé… » Avec le piano, cette chanson n’a pas la portée de l’orchestration de 1986, même si cette dernière est un peu démodée aujourd’hui. L’interprétation est plus parlée que chantée ; dommage, peut-être le seul bémol que je pose à ce concert. « Lorsqu’on est à bout, c’est tabou ». Gainsbourg en son exposition, à quelques rues de là, doit sentir les notes, sorties de ses doigts quelques décennies plus tôt, venir lui « transpercer le cœur »… La note finale, comme sur le disque, fend l’air, pure et juste. Magnifique.

 

« De nos jours, beaucoup de gens veulent être des stars, pas des créateurs, pas des artistes, mais des stars… » Partir pour la gloire. Diane rate le début, le pianiste fait tourner l’intro. Le public rit, elle aussi, on applaudit. Je regrette légèrement l’interprétation du disque. Celle de ce soir la reproduit, mais n’apporte rien de plus. L’accompagnement au piano est assez classique. Je remarque que le pianiste dispose de partitions, qu’il dépose au pied de son tabouret à la fin de chaque chanson. Je donnerais cher pour des photocopies de ces pages !

 

Après un verre d’eau derrière le piano, verre qu’elle trinque avec le public, Que. Cette chanson littéraire est soulignée par le rythme métronomique, presque mécanique du piano. « Qui es-tu pour lire dans mes pensées ? » Les « je t’aime » sont lancés, très fort. La chanson décolle avec le dernier refrain, Diane est amoureuse, elle vit sa chanson. Nous l’aimons aussi.

 

J’taime plus que j’taime. L’interprétation est très proche du disque. Le refrain est chanté comme un cercle tournant autour de lui-même, la mélodie tourbillonne. Je goûte les paroles, « J’t’aimais déjà sans t’avoir rencontré ». Je t’aime plus que l’expression, trop courante, trop banale, trop galvaudée du « je t’aime ». Le public lance des bravos, des cris, un public de fans ! Un spectateur du premier rang lance un bouton de rose qui tombe sur le bord de sa robe. Diane le ramasse et le garde dans sa main tout au long de la chanson. Elle le lancera au premier rang à la fin.

 

Le dernier aveu. Là encore, l’interprétation est proche du disque. Diane est penchée sur un être imaginaire. Elle semble le voir, elle le caresse, lui chante sa complainte. A la fin de la chanson, si triste, si désespérée, si chargée de regrets, elle pleure. « S’il est trop tard pour notre histoire, pour certains mots, il est trop tôt. Je te les dirai là-haut ». Cette chanson prend âme sur scène, elle n’avait sûrement pas sa place sur disque.

 

L’intro scandée de Noire sœur démarre, lente, sournoise… Diane s’accroupit sous le piano : « Je suis l’enfant qui s’imagine un monstre sous le lit ». La tragédienne se réveille. Chaque mot est mimé, chaque intonation prend corps : « tu es menace, corbeau, rapace ». On la sent terrorisée, entre l’admiration et la répulsion. Le refrain est très accéléré. Diane va s’asseoir sur une chaise et s’enroule dans un grand châle de tulle rose fushia. Elle s’en protège, comme l’enfant terrifié par le noir. J’aime particulièrement cette chanson, la plus belle du disque, interprétée et vivante sous nos yeux.

 

Assise, Diane entame Psy quoi encore. Elle reste dans le registre de la terreur, terrifiée cette fois par les monstres, les démons qui ne sont pas dans le noir tout autour d’elle, mais en elle. Bien plus effrayants ! « Et je vous entends, psy quoi encore ? Quoi encore ? Démaniacosez, osez, causez-moi ! Dépressionnez, sonnez, sauvez-moi… Je vous entends ! » La voix de la folie se fraye un chemin à travers les « Je vous entends ». Diane se lève et quitte la scène, entraînant derrière elle la longue traîne de sa robe, de son châle rose, et la chaise, posée sur le châle, qui s’enfuit de scène, suivant sa maîtresse, la folie qui déplace les objets, un monde de rêves incroyables… La première partie est terminée.

 

Le piano sert d’entracte. Le son de l’instrument est différent de la première partie. Il ressemble à celui des enregistrements de l’entre-deux-guerres. Le son hésitant des rythmes de musiques de bordels, des tavernes sur les ports, repères de tous les pirates et autres brigands de grand chemin, entre putes, alcools, rires sonores, bagarres et portes de saloon qui grincent. L’univers de Kurt Weill se déploie avec ce solo de piano. Un univers de vulgarité, de sexe rapide, de froufrous, d’ambitions démesurées et d’espoirs déçus, un univers instable où pourtant rien n’évolue, un univers violent, où les femmes sont des objets méprisés, où les marins sont sans vertu, l’univers des marins, de la mort facile, de l’insécurité, un univers plein de pirates, plein de rag time, d’insouciance et d’égoïsme, de bière et de whisky, de barbes non rasées et de cris gouailleurs. Et de musique, qui jamais ne s’arrête, même pendant l’abordage… L’intro se termine.

 

Diane entre sur scène par une la porte de droite, latérale à la scène. Sa robe est retroussée jusqu’en haut des cuisses. Comme on fait son lit on se couche. « Si quelqu’un doit gagner, ce sera moi ; si quelqu’un doit crever, ce sera toi ». Elle porte une veste rouge, à galons dorés et gros boutons. Elle porte de grosses chaussettes dans ses talons, un bas coloré et déchiré autour d’une seule cheville. Ses jambes sont fines et élancées pour une femme de son âge. Elle est belle en tenue de putain, de fille de rien. « Messieurs Dames, voilà ce que ma mère, un beau jour m’avait prédit… Tu finiras à la morgue, à l’asile ou sur l’échafaud… Oui, cause toujours, tout ça, c’est des mots, moi j’vous dis, vous n’aurez pas ma peau… Comment je finirai, je n’en sais rien… et vous n’en savez rien non plus M’sieurs Dames… On n’est pas des chiens ! » Les spectateurs rient… Pendant le refrain, elle mime des coups de reins, avec plaisir, avec lassitude, ses hanches marquent le rythme…

 

« Au rayon des amours à vendre, on m’a mise à 17 ans… » Le piano est plus brillant que sur le disque Kurt Weill, disque si atypique dans la carrière de Diane. Nana’s lied. La voix est parfaitement posée. Diane s’assied sur le bord du piano. Sa jupe remonte le long de ses cuisses, mais le nœud nonchalamment noué vient tomber sur le lieu défendu aux regards. Elle lance ses bras en l’air, l’air excédé de la Dufresne, arpentant la scène et venant flirter avec les premiers rangs.

 

Petite phrase en allemand lancée au pianiste… « On riait en buvant comme des perdus… Et sous l’parquet l’herbe poussait drue… » Bilbao song… Cette chanson n’est pas sur le disque. La musique est assez aride, mais l’interprétation lui donne tout son sens, pleine d’humour, caractéristique des chansons de Kurt Weill. « Fume ton cigare là-haut. » Elle apostrophe les balcons… La chanson se transforme est devient une complainte. Barbara song. « Mon cœur est si silencieux… » Une histoire d’amours déçues, de femme délaissée, abandonnée… « C’est là que j’ai rencontré Johnny… Le bonheur a duré quelques semaines… »

 

« J’étais jeune, 17 ans, une môme… » Surabaya Johnny. La musique passe au second plan. Elle hurle, elle pleure, elle l’insulte : « Ah ce que je te hais Johnny… Quand t’es là que tu ricanes Johnny… Tu retires cette pipe de ta grande gueule, ordure ! » Le pont et le refrain sont l’occasion pour chahuter les paroles, torturer la mélodie. Le dernier couplet est particulièrement réussi, porté par sa voix chaude, elle semble très triste au dernier refrain, refrain musicalement très accéléré. Elle semble ne pas dire Surabaya, mais Surabaye, ce qui fait perdre en sens, pour la colonie indonésienne. « Il t’fallait pas d’amour Johnny, il t’fallait du fric Johnny… » A la fin, elle appelle Johnny et sort de scène, croyant le reconnaître en coulisses.

 

Elle ressort par la porte latérale avec un lave-pont. Elle s’avance dans la salle, jusqu’aux premiers rangs, nettoyant le sol, chantant penchée en avant. La fiancée de pirate. « Me v’là en habits loqueteux au fond de cet hôtel miteux… » Le rire est sonore et l’interprétation comique, jusqu’au bombardement. Les lumières se font rouges ; au fond, sur le mur, un feu de lumières consume le théâtre. Le piano se fait inquiétant lorsque le bateau entre dans la ville… « Et le navire de haut bord, loin de la ville où tout sera mort n’emportera vers la vie… » Le rire de la folie résonne à la fin et Diane part en coulisse.

 

diane21.jpgUne sirène d’ambulance retentit… Le bruit d’un respirateur, qui décroît… Au bout du respirateur, la personne qui se meurt a besoin d’Oxygène. Nous allons assister à la version la plus originale de cette chanson jusqu’à ce jour. L’interprétation n’a plus grand-chose avoir avec celle du disque, vieux de quinze ans. Diane crie le refrain plus qu’elle ne le chante. Le son du respirateur continue tout au long de la chanson, la sirène s’invite au deuxième couplet. « Je respire et j’expire dans un mouvement machinal... » Diane s’assied sur la chaise, mime un essoufflement exagéré. Le public remue, certaines personnes aux premiers rangs sont debout et dansent ; nous tapons dans nos mains. Toujours assise, Diane imite la sirène et meurt sur la chaise.

 

Elle porte un immense châle noir, dont les plis et les volutes de tissu tournoient autour de sa silhouette. « A l’époque où nous vivons, le changement climatique, j’ai de plus en plus besoin d’oxygène… » Le piano fait virevolter les arpèges, dégringolant les octaves. « Peut-être même que dans quelque temps, l’été n’aura qu’un jour. » La voix se fait intense et poignante. « Sous tes yeux purs se cachent des milliers de papillons bleus… papillons… papillons… papillons… » Sorti d’on ne sait où, un discret accompagnement rythmique et guitare vient souligner les complaintes du refrain.

 

« Nous sommes là, sur cette toute petite planète bleue… Ne tuons pas la beauté du monde… » Hymne à la beauté du monde. Cette version est très raccourcie et accélérée. Je commence à ressentir une certaine angoisse. Il ne reste qu’une chanson ! La musique passe très vite. Des spectateurs descendent sur scène pour lui offrir des bouquets de fleurs, beaucoup de roses… Diane les prend tous, émue. Dans le public, entièrement debout, certains lancent des bravos ; l’excitation des spectateurs fait brutalement monter la température dans la petite salle, température qui devient rapidement insupportable. Diane Dufresne entre et sort plusieurs fois, par la porte de gauche cette fois. Le pianiste aussi se lève. Elle l’appelle pour saluer. Diane se laisse rappeler plusieurs fois. Elle se replace au centre de la scène. Elle nous parle de la vieillesse, et le fait qu’elle a 64 ans me revient en mémoire, j’ai eu tendance à l’oublier au regard de sa prestation. Elle nous parle de son bonheur de revenir à Paris chanter pour nous, « Y a pas de frontière dans la musique… » Elle présente l’équipe. Gérard Daguerre souligne chaque nom avec une petite série d’accords. Un baiser à Richard Langevin… « Il est le maître de toutes les couleurs de la musique, Monsieur Gérard Daguerre ! » Dans son euphorie, Diane remue les bras et en oublie de parler dans le micro. La salle est tellement petite que nous l’entendons quand même, sous les applaudissements. « Prenez soin de vous mes amours, je vous aime… » Elle nous explique qu’elle a besoin de nous, que nous sommes interdépendants.

 

« Y en a qui ont le cœur si large qu’on y entre sans frapper… » Les cœurs tendres, de Jacques Brel. Magnifique chanson, au texte riche, sur une mélodie rythmée par des accords plaqués. « Y en a qui ont le cœur trop tendre, moitié homme et moitié ange… » Le refrain est magique, souligné par cette voix magnifique, qui n’a pas faibli sur une seule note en près d’une heure et demie. « A plein de fleurs dans les yeux, les yeux à fleur de peur, de peur de manquer l'heure… qui conduit à… Paris. » Paris… Je suis heureux d’être là. Paris, qui a su rendre ce moment, ce concert, ce spectacle possible.

 

Près d’un quart d’heure de standing ovation et d’acclamations n’y feront rien. Diane entre et sort une dizaine de fois, sous les hourras d’une salle euphorique. Mais, elle ne chantera pas une note de plus. De nombreuses personnes continuent à applaudir, alors même que les lumières se sont rallumées dans la salle, que les rangs se vident et que le personnel nous prie de sortir. Une fois le silence retombé sous la coupole du théâtre, je reste assis plusieurs minutes, incapable de bouger, malgré la chaleur qui me presse vers la sortie. Une fois levé, je tente de prendre quelques photos de la salle, mais il n’y a pas assez de recul. Je tente un œil en coulisses, mais un membre du personnel me retient… Dommage…

 

Après une demi-heure d’attente, Diane sort par une porte latérale à la salle. Elle est rapidement prise d’assaut par les quelques fans restés là pour la voir. Elle signe très vite mon billet, ne s’attarde qu’à un bref regard et une main serrée. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je la regarde s’engouffrer dans son taxi, tout en prêtant mon stylo à un homme désespéré qui n’en a pas. Le feu est au rouge sur le boulevard. Diane nous regarde à travers la vitre, regard à la fois vide et légèrement triste. Elle descend la vitre et continue distribuer les autographes. Une fois mon CD Effusions dédicacé, la quinzaine de personnes présentes regarde le taxi s’enfoncer dans l’ombre des rues parisiennes, entrefilets où ira se perdre une diva pour se reposer en vue de son ultime spectacle, le lendemain. Je suis légèrement déconcerté par la froideur apparente dont Diane a fait preuve envers son public qui l’a attendu sur le trottoir ou dans les couloirs de la salle. Mais, à l’écoute d’une interview quelques jours plus tard, je comprends mieux son absence de « débordements emphatiques d’amour » : elle explique que, pour elle, le spectacle n’est pas encore fini lorsqu’elle sort de scène, qu’il reste vivant encore plusieurs heures après, qu’il n’est pas fini mais plutôt qu’il commence. Je pense à la chanson qu’elle a offerte face à la salle vidée des spectateurs quelques minutes après le spectacle, chanson dédiée aux disparus, à ceux qui n’ont pas pu être là. Je crois aussi que Diane est timide, et elle n’en est que plus touchante.

 

Ce spectacle, qui n’est pas qu’un concert, cette brève rencontre à la sortie, l’émotion de cette superbe voix, la beauté et le talent de Diane Dufresne la tragédienne de la variété québécoise… ce « moment » restera. Je l’ai beaucoup aimée sur disque, sur DVD ; je l’adore sur scène. « Il existe pourtant bien des frontières / Quand de vous à moi, de moi à vous / Ailleurs, n'importe où, entre ciel et terre / Restons étrangers presque au garde-à-vous / Nous sommes entre nous la clé du mystère / Intimement liés à ce rendez-vous / Vous souviendrez-vous de ces quelques heures ? / Qui seront pour moi plus qu'un rendez-vous… »